Alors que la France s’apprête à céder une infrastructure stratégique à une entreprise américaine, une question revient avec force. Où est passée la vision française et francophone de l’intelligence artificielle ? Celle qui portait un autre modèle, plus éthique, plus humain. Cette vision a pourtant existé. Elle a eu un visage, un nom, une voix. Rose Dieng-Kuntz. Elle l’a incarnée bien avant que l’IA ne devienne un produit grand public.
Une scientifique de haut niveau qui défendait l’IA comme bien commun
Rose Dieng-Kuntz n’était pas une chercheuse comme les autres. Née à Dakar en 1956, première femme africaine admise à Polytechnique, elle choisit la voie de l’informatique et de la recherche publique. Elle travaille à l’INRIA, où elle devient l’une des pionnières mondiales du web sémantique. À ses yeux, l’intelligence ne se résume pas à un algorithme. Elle reflète la capacité des humains à organiser, comprendre et transmettre des savoirs.
Elle imagine une IA plurilingue, ouverte, respectueuse de la diversité des cultures. Elle milite pour que les connaissances circulent librement, sans barrière technique ni économique. Elle défend une technologie au service de la coopération. Ses travaux anticipent de nombreux débats actuels sur la transparence des modèles, la souveraineté des données et la régulation du numérique.
Cette approche tranche avec celle portée par les géants technologiques américains. Là où Rose voit le savoir comme un bien commun, d’autres y voient une marchandise. Là où elle construit un réseau de sens, d’autres exploitent des réseaux de serveurs. Sa vision reste minoritaire. Sa mémoire s’efface. Pourtant, son parcours donne des clés pour comprendre les tensions qui secouent aujourd’hui le monde de l’IA.
La vente d’Exaïon à Mara Holdings révèle une rupture avec cette vision
En 2025, EDF conclut un accord pour vendre la majorité d’Exaïon, sa filiale dédiée au calcul intensif, à l’entreprise américaine Mara Holdings. Mara se spécialise dans le minage de Bitcoin. Cette opération accorde à une entreprise étrangère un accès privilégié à une infrastructure stratégique. Elle inclut une clause empêchant EDF de concurrencer Mara pendant deux ans.
Cette vente dépasse le simple cadre économique. Elle marque un choix politique. Elle oriente le calcul intensif vers la cryptomonnaie au lieu de le mettre au service de la recherche, de l’innovation ou de l’intérêt général. Elle confie un levier essentiel de la transformation numérique à une logique de rentabilité court terme.
Rose Dieng-Kuntz avait ouvert une autre voie. Son parcours offrait une base solide pour penser une IA souveraine, inclusive et durable. Elle montrait qu’il était possible de concilier performance technologique et exigence éthique. Renoncer à son héritage, c’est accepter que d’autres décident de l’usage de nos ressources, de nos données, de nos réseaux.
Aujourd’hui, alors que les choix industriels et géopolitiques se font de plus en plus pressants, redonner sa place à Rose Dieng-Kuntz ne relève pas de l’hommage. C’est une nécessité. Elle incarne une intelligence qui relie plutôt qu’une intelligence qui isole. Elle rappelle que la puissance ne vaut rien sans la mémoire de celles et ceux qui ont voulu en faire un bien commun.


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